22/07/2010 - Pourquoi il faut dissoudre

C’est un fait-divers. Mais un fait-divers qui en dit long. L’attaque d’une gendarmerie et d’un village – Saint-Aignan – par des « gens du voyage » armés, nous rapporte-t-on, de haches et de battes de baseball. Les images sont terribles, d’autant plus terribles que l’on comprend bien en les voyant que nous ne sommes pas face à un incident parmi d’autres, mais à un symbole de la dérive que connaît notre pays : la violence organisée qui devient un mode d’expression banalisé ; les forces de l’ordre qui deviennent des cibles récurrentes ; une autorité de l’Etat qui se révèle bien affaiblie, et contestée sur le terrain dans sa légitimité.
Cette attaque de gendarmerie, comme les affrontements qui secouent la banlieue grenobloise, comme les actes de violence sordides qui reviennent désormais régulièrement dans l’actualité, relèvent bien sûr de la question de la sécurité, mais pas seulement. Ils forment, avec la crise économique avec laquelle l’Europe semble bien loin de rompre, un arrière-fond inquiétant qui participe largement au climat dépressif ambiant. Dans une telle période, où l’horizon est aussi morose qu’incertain, il serait plus que jamais nécessaire d’avoir un gouvernement solide, incontesté, et qui tienne un cap clair. Or c’est tout l’inverse qui se passe, avec cette succession d’affaires, de scandales, de révélations, qui – quelle que soit leur véracité – jette une odeur de suspicion généralisée sur la majorité et le pouvoir.
Pour sortir de la crise économique comme pour sortir de la crise de la violence, il faut construire des politiques ambitieuses et massives, s’appuyant sur un effort national et donc sur un engagement financier conséquent. Or ce n’est un secret pour personne que les moyens nécessaires n’existent actuellement pas, du fait notamment de la non-réforme et même de l’affaiblissement constant par la droite de notre fiscalité. Sans fiscalité digne de ce nom, pas de marges de manœuvre budgétaires, et donc pas de possibilités de véritable relance de notre économie. Nous avons besoin d’une révolution fiscale, qui fonde une imposition qui permette à la fois de financer correctement le budget de l’Etat, et de redistribuer les richesses pour une pleine efficacité sociale. Il faut abolir le bouclier fiscal, qui est devenu le symbole même de l’injustice pour les Français. Il faut aussi, sans aucun doute, remettre à plat les niches fiscales comme la majorité a pu le dire. Mais des réformes sectorielles, fussent-elles hautement symboliques, ne suffiront pas. C’est tout le système qu’il faut remettre à plat pour passer un nouveau pacte entre l’Etat et les contribuables, et créer les conditions d’une croissance saine.
Un tel chantier nécessite un gouvernement fort, soutenu par une majorité qui soit au diapason avec lui, et légitimé par un fort soutien populaire. Un tel chantier nécessite tout simplement que règne la confiance entre le pays et ses gouvernants. Chacun mesurera la distance entre ces conditions et la situation actuelle.
On peut imaginer sans peine la tentation qui anime l’Elysée et Matignon. Se dire qu’il n’y a plus que deux ans à « tenir » jusqu’à la prochaine présidentielle et aux prochaines législatives ; que chaque jour qui passe est un jour de gagné, et que, vacances, effets d’annonce et autres diversions aidant, la majorité tiendra le coup, cahin-caha, et arrivera au bout du chemin sans choc majeur, même si elle doit finir usée jusqu’au fil. Si l’utilité de tels calculs peut être comprise pour le pouvoir en place, il est clair qu’ils se font à l’inverse au détriment de l’intérêt général et des Français. Un tel scenario serait le meilleur garant de l’immobilisme, et donc de l’enlisement de notre pays dans les problèmes sociaux, économiques, sécuritaires.
C’est pour cette même raison qu’il est absolument urgent que Nicolas Sarkozy prenne acte de la situation et assume la décision qui s’impose, celle d’une dissolution de l’Assemblée Nationale. De toute évidence, la majorité qui avait été élue en 2007, dans un contexte radicalement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, a épuisé ses ressources, et n’a plus assez ni de ressort, ni de perspectives programmatiques pour faire face aux défis actuels. Ce serait respecter le peuple français que de le reconnaître, et de donner la possibilité à tous, présente majorité comme opposition, de se présenter devant les électeurs avec un projet et des propositions à la hauteur des enjeux que nous affrontons.
Sans ce nécessaire électrochoc, on voit difficilement comment le gouvernement pourra se sortir de cette spirale infernale d’échecs politiques et « d’affaires », qui se nourrissent les uns les autres. Spirale qui ne joue en faveur ni de la droite ni de la gauche, mais de l’extrême-droite, et surtout de l’abstention.
Je connais les objections faites à cette idée d’une dissolution. Certains affirmeront qu’une cohabitation paralyserait le pays ; pourtant, je ne crois pas que l’on puisse dire que le dernier gouvernement socialiste, qui a précisément gouverné en cohabitation avec Jacques Chirac, n’a rien fait, bien au contraire. Quant aux raisons de notre échec de 2002, il faut plutôt les chercher dans nos lacunes programmatiques que dans je-ne-sais-quels effets néfastes de cette cohabitation. D’autres à gauche nourrissent probablement des arrière-pensées tactiques : après tout, ne serait-il pas plus judicieux de laisser la majorité s’affaiblir et s’enliser pendant encore deux ans, de façon à cueillir une victoire facile au bout du compte ? Mais il n’est pas responsable de jouer ainsi avec l’état de notre pays. D’autant plus qu’une issue heureuse n’est nullement garantie : on ne manipule pas impunément la dynamite.
Le moment est venu d’oublier les intérêts personnels ou partisans pour s’interroger sur ce qu’exige le bon fonctionnement de
Julien Dray



